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Publié le 13 mai 2020
Autre

Témoignage du confinement #9

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La situation que nous vivons dans le monde est inédite et Albi ne fait pas exception. Alors que la majorité des Albigeois est confinée à domicile, d’autres continuent à assurer les services à la population. Mais pour chacun d’entre nous, la vie a radicalement changé.

La MJC d’Albi essaie de maintenir le contact et la proximité entre nous, pour partager ces moments qui bouleversent nos existences.

La ville d’Albi nous a sollicité pour recueillir les témoignages de nos adhérents, de nos intervenants, de nos bénévoles et de nos animateurs. Nous t’invitons à témoigner avec tes mots de ce que tu vis au quotidien, de la manière dont tu appréhendes cette période, seul ou avec tes proches, en télétravail ou sur le terrain.

Aujourd’hui, le témoignage d’un Ann O’Nimm – « Le jour de la marmotte »

Quelques citations que j’aime :

« A l’heure qui ne passe pas …Juste déguster la déclinaison patiente des couleurs… » Philippe Delerm in « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules »

« Le jour où la terre s’arrêta »

Scott Derrickson

« Le jour de la marmotte » ou « Un jour sans fin » Harold Ramis

Prénom: Ann, nom : O’Nimm

J’ai passé le demi-siècle, pas fâchée d’avoir vécu une crue millénaire et maintenant une pandémie. La vie est pleine d’imprévus.

Humeur variable, mais flèche pointée vers la colère la plus irritante lorsque retentissent les percussions du voisin qui cherche à distraire tout le quartier.

Je suis cloîtrée dans un espace si vaste que ma chance me saute au visage tous les jours. Je peux reposer dans trois chambres différentes si le cœur m’en dit : une pour les nuits, une pour les siestes et la dernière pourquoi pas pour les fins de semaine, me donnant ainsi la sensation de partir en vacances tous les week ends.

L’entretien de ce site me prend du temps, surtout qu’avec le nettoyage de printemps il s’agit de vider-remplir les placards, aspirer, chiffonner, serpillérer ces mètres carrés, battre les tapis, décrocher-raccrocher les rideaux, trier mais pas trop…

S’ajoute un jardin qui réclame une tonte à intervalles réguliers, de l’engrais, des semis, la chasse aux pissenlits parce que les désherbants sont bannis, la préservation des pâquerettes et autres fleurettes sauvages autant que spontanées.

Mon chat me tient compagnie, quoique j’ai souvent la sensation de l’embarrasser auprès de ses copains, auxquels il a dû affirmer jusqu’à présent que la maison lui appartenait. Il (elle, c’est une demoiselle, en fait) se lasse de nos incohérences lorsque mon fils vient s’enquérir de la santé de sa vieille mère, en profitant pour vérifier l’état du frigo (-est-ce que la lumière s’allume toujours ? Le rosbif est-il assez cuit ?) et des placards (y-a-t-il encore des pains au lait ?).

Comment remplir ce temps immobile ?

Parfois en ne bougeant pas, surtout ces jours où l’hiver revient en coup de vent, en haleine fraîche et en matin gelés de blanc.

Parfois en s’agitant pour que tout bouge : poussière, meubles, voilages, vêtements, casseroles…

Parfois en vérifiant que les pâtes ne sont toujours pas réapparues au supermarché, que les œufs et la farine, à leur tour ont disparu…

Parfois en entraînant mollement mon pouce à manier la télécommande, qui me ramène fatalement aux chaînes d’infos, histoire d’entretenir la peur : peur du virus qui rend con(finé), peur du manque de masque, peur des chinois virussés, peur de l’argent qui ne se laisse plus gagner, peur des autres qui peuvent me contaminer ou que je peux virusser…

Parfois en lisant des ouvrages propres à développer mon intelligence (ou pas).

Parfois en jetant un regard incertain, rancunier ou envieux à ma machine à coudre, sortie au moment de l’annonce du confinement, et que je n’ai plus touchée depuis.

Un peu de sport, les matins vraiment optimistes « (Ils sont trop peu nombreux » me dit ma balance).

En cuisinant, parce qu’il faut bien le faire, mais c’est un devoir, pas un plaisir. Presque du temps gâché, mais qu’aurais-je fait de ce temps ?

En travaillant, si l’occasion se présente, interventions ponctuelles nécessaire dans le milieu médical, plongée dans un monde où tout est chamboulé, où les veilleurs prévoient une urgence qui n’arrive pas, qui frappe à la porte voisine, dans le service dédié.

En rentrant dans ma coquille, ces jours-là flotte la voix de Jacques Brel

« Je m’appelle Zangra et je suis Lieutenant

Au fort de Belonzio qui domine la plaine

D’où l’ennemi viendra qui me fera héro »

Je ne suis pas folle. C’est ce que je dis à mon chat, le matin quand il rentre de ses frasques nocturnes. Il me répond toujours gentiment :

« Je le sais bien, c’est pour ça que tu as le droit de me caresser les moustaches »

Et je touche avec respect ses moustaches, remplis sa gamelle de ses croquettes préférées et son bol de l’eau la plus fraîche et la plus pure.

Pas de folie, donc, tout est sous contrôle.

Mais je sors à poil dans le jardin, ouvrir la piscine et plonger dedans… Mais tout est sous contrôle !

Continuer à regarder le temps passer, à écouter le vent et les oiseaux, à guetter les nuages, à compter les pâquerettes. Partager ce temps avec ceux que je côtoie, qui me manquent, qui ont besoin de mes soins, que j’ai laissé tomber par pusillanimité, civisme, précaution…

Revoir tous les Docteurs Who, Le Seigneur des anneaux et ses annexes, écouter les chanteurs anglais et américains des années soixante, l’intégrale de Bach, chorales, messes et partitas pour violoncelle seul…

J’aime déborder des cadres, j’évite d’adhérer (ça pègue toujours un peu), l’animatrice de l’atelier d’écriture aussi, je crois.

Nous nous envoyons des écrits qui nourrissent un journal de confinement, ça passe le temps, c’est jouissif aussi, ou juste réjouissant.

Quoique, parfois…

« Ce sera assez embêtant à lire, dit Jean Saul Sartre, parce que ça m’embête déjà beaucoup à écrire. »

Boris Vian, in « L’écume des jours »